L’interview de Pierre-Yves Le Borgn’ ; Entrepreneur, Maître de conférence à Sciences Po Paris et ancien Député

8 janvier 2020 | Interviews, Les Sciences Po

Bonjour Pierre-Yves, est-ce que tu peux te présenter, où est-ce que tu en es aujourd’hui ?

Je m’appelle Pierre-Yves, j’ai 54 ans et je suis un petit entrepreneur. J’ai créé, il y a presque un an, ma petite entreprise qui a trois activités La première : du conseil stratégique aux entreprises ; la deuxième : une activité d’enseignement, j’ai par exemple enseigné toute l’année passée, à l’école de droit de Sciences Po à Paris sur le changement climatique et les droits fondamentaux ; et la troisième est une activité de conférence puisque je suis assez régulièrement invité dans des universités françaises et étrangères pour parler là aussi des droits fondamentaux. J’ai également une activité éditoriale, il m’arrive assez fréquemment d’écrire dans des journaux, magazines, sites français et parfois allemands. Quand je dis “petit entrepreneur”, cela veut dire que dans l’entreprise il n’y a que moi ; c’est une découverte en tant que telle, car ma vie d’avant n’était pas du tout une vie solitaire.

En effet, avant ma vie parlementaire, j’ai travaillé pendant plus de 20 ans pour des sociétés multinationales. Je pense qu’il y a plusieurs étapes de vie. Et quand j’ai quitté la vie publique, j’avais envie de faire des choses que je ne faisais pas avant. Je me voyais mal retourner à ma vie d’entreprise d’avant ma vie parlementaire, parce que j’aurais été la réplique de ce que j’étais, mais avec 10 ans de plus.

C’est ton expérience de parlementaire qui t’a amené vers l’entrepreneuriat ?

L’idée de l’entrepreneuriat me trottait dans la tête. J’ai été parlementaire pendant 5 ans, député de français de l’étranger, dans une circonscription qui prenait toute l’Europe Centrale et les Balkans, avec des pays très différents en termes de populations et de français expatriés. Mon bureau parlementaire était à Cologne et j’ai été pendant ces cinq ans, membre de la commission des affaires étrangères, avec essentiellement comme spécialités : le changement climatique, ce qui m’a amené à être rapporteur de la ratification par la France de l’accord de Paris sur le climat ; les droits fondamentaux, ce qui m’a amené aussi pour le coup à siéger à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe à Strasbourg et les Affaires Européennes puisque j’ai le souvenir à mon arrivée à la commission des affaires étrangères d’avoir fait le rapport sur la politique des voisinages.

 

Et avant d’avoir été parlementaire, que faisais-tu ?

Avant la vie parlementaire j’ai aussi été un élu, local cette fois, dans le cadre de l’assemblée des français de l’étranger, qui est une sorte de conseil départemental des français de l’étranger où j’ai été 10 ans le représentant des Français de Belgique, ma famille habitant à Bruxelles.

Et avant tout cela, j’étais un cadre-dirigeant d’entreprise et je travaillais essentiellement dans le secteur solaire : fabrication de panneaux solaires, installation de grands parcs solaires. Ma vie professionnelle a commencé au tournant des années 90. C’était donc en 1990-1991 et avec une première expérience qui m’a beaucoup marquée : faire mon service militaire en coopération. J’étais germaniste, en première langue et j’aime beaucoup l’allemand. Ma deuxième langue est l’anglais, j’avais étudié en anglais au Collège d’Europe ainsi qu’à Sciences Po. Mais je n’avais jamais travaillé en anglais et je me suis retrouvé, pendant 2 ans, à bosser à Los Angeles, en Californie, comme volontaire du service national en entreprise pour une enseigne de Go Sport. Et j’ai adoré ce moment-là. Car je me suis aperçu que j’aimais les Etats-Unis, et notamment la Californie car je n’y avais jamais été auparavant.

J’aimais la langue anglaise ainsi que la culture américaine, et le monde de l’entreprise. Et pour moi qui vient d’un milieu plutôt d’enseignants, de fonctionnaires, qui me destinait plutôt à l’origine à aller vers un cabinet d’avocats, ça a véritablement changé ma vie. Cela m’a entraîné vers le monde de l’entreprise, vers l’étranger, puisque de retour des Etats-Unis je suis allé au Luxembourg, en Belgique, en Allemagne, en Asie… Et cela a même transformé mon regard sur le monde.

Est-ce que c’est ce regard sur le monde qui t’a amené à t’engager en politique ?

Oui car c’est cette dimension politique qui m’a amenée à rejoindre la Fédération des Français à l’Etranger du Parti Socialiste, que j’ai fini par diriger d’ailleurs pendant 10 ans. Et donc à me poser la question de l’engagement public au nom des français de l’étranger et c’est ce qui m’a conduit à l’Assemblée Nationale. Il y a donc des moments déterminants qui tiennent à peu de choses. Je m’attendais plutôt à aller à Düsseldorf qu’à Los Angeles. Mais ma vie professionnelle a été un peu comme ça finalement.

Et pour ce qui est de ta vie académique ?

Ma vie académique s’est achevée au Collège d’Europe par un double-diplôme, à la fois le diplôme du Collège d’Europe et en LLM. Avant cela, c’était Sciences Po à Paris, en section Services Publics. Nous n’étions pas nombreux à vouloir partir à l’étranger à l’époque alors qu’aujourd’hui, c’est la règle. D’autant plus dans mon cas, car j’étais en droit administratif, donc cela faisait un peu “hérétique”. Alors que j’avais envie d’aller vivre ma vie ailleurs. Mais je suis content finalement que Sciences Po m’ait poussé vers le Collège d’Europe. Par ailleurs, avant Sciences Po Paris, j’étais en licence de droit à l’Université de Nantes.

Tu as un parcours particulièrement riche ! Peux-tu revenir plus en détails sur ta période “Sciences Po” et comment a-t-elle influencé ton parcours ?

 

J’ai rêvé de Sciences Po tôt, quand j’étais encore au lycée dans ma ville natale de Quimper. Probablement en fantasmant un peu Sciences Po, car c’est une période où il n’y avait pas internet, où il y avait assez peu d’informations en circulation sur Sciences Po. Mais j’avais pressenti que Sciences Po était une clef, en tant que telle, pour accéder à certains métiers, à une vision du monde, à une méthode. Et je me suis dit que ce serait une bonne idée d’essayer d’y aller mais j’étais un bachelier assez jeune, je suis né en fin d’année, ce qui fait que j’ai eu le bac à 17 ans. Mais j’étais aussi quelqu’un de très “provincial” et l’idée d’un saut de Quimper à Paris, à 17 ans, était un peu prématurée. De sorte que j’ai fait ma licence en droit à Nantes et qu’une fois la licence obtenue, je me présenterai au concours de Sciences Po qui permettait à ce moment-là, de passer en deuxième année directement.

Et tu as fini par te présenter…

Je me suis présenté à cet examen, j’avais été l’un des lauréats du concours de Sciences Politiques, en premier et deuxième cycle universitaire, ce qui me permettait d’avoir une forme de crédit pour l’examen d’entrée. Et je me suis retrouvé admis en section Services Publics, en 2ème année. Ce qui fait que j’ai fait Sciences Po en 2 ans, ce qui est aujourd’hui au regard du cursus à Sciences Po, hyper court. Et pas avec moins de matière sur les deux ans, ce qui fait que les deux années que j’ai passé à Sciences Po ont été pour moi des années d’intense travail, quasi monacal.

Quand je me retourne sur ces années maintenant, je me dis : j’ai bossé, j’ai beaucoup appris mais j’ai quasi-pas vu Paris. Je suis passé de ma chambre à Sciences Po, de Sciences Po à ma chambre. Les galops d’essais avaient lieu le samedi, ce qui fait que quand je revenais chez moi le samedi soir après avoir passé des heures à disserter, il ne restait plus que le dimanche pour le week-end, sauf qu’en général le dimanche, je me remettais à bosser pour un galop qui avait lieu trois-quatre jours après. Et ça a duré 2 ans comme ça, de sorte que le premier regard que je porte sur mes années de Sciences Po, c’est un travail intense, où j’ai énormément appris, peut-être d’abord dans la méthode de travail, qui me poursuit jusqu’à aujourd’hui. Et c’est en ce sens que Sciences Po est particulièrement formateur.

Tu as donc beaucoup travaillé, qu’est-ce que tu as appris ?

J’ai appris à savoir aborder un sujet, quelque soit le sujet. Exprimer ce que l’on sait et pense de ce sujet, de manière intelligible et utile aussi. C’est de choses que j’ai pu apprendre à Sciences Po et qui me formateront toute ma vie. Après, j’ai appris le fond, qui est cela dit, plus une entame de suivi de l’actualité et de l’évolution du monde parce que ce que l’on apprend à Sciences Po à la fin des années 80 n’a plus beaucoup de sens 10 ans après et encore moins aujourd’hui.

Mais la méthode nous amène à la curiosité et Sciences Po est une école d’éveil. J’ai passé énormément de temps à lire, à écouter, à aller en cours. Au contact aussi de mes camarades de promotion et de conférences qui m’intimidaient, car je venais de loin et Sciences Po dans les années 80 était encore une école très parisienne. C’était une école assez peu internationale alors qu’elle l’est beaucoup plus aujourd’hui. Et j’ai eu le sentiment en quittant l’école que ce n’était pas totalement mon monde, que j’étais un peu plus étranger que la moyenne des étudiants de cet espace quand bien même j’aimais Sciences Po et ce que j’y apprenais.

Quel était ton objectif lorsque tu es arrivé à Sciences Po ?

Quand je suis entré à l’Institut, je me suis dit, je vais obtenir le diplôme et ensuite de me présenter à l’ENA, d’autant plus dans la section Services Publics. Et après 2 ans, un peu essoré tel Julian Alaphilippe au Tour de France, j’avais tellement de galops d’essais, que je me suis retrouvé un peu usé… Et je me suis dit : j’ai plus envie de me mettre minable pour rentrer à l’ENA et ensuite enchaîner sur la même chose à l’ENA, avoir le classement le plus haut possible, pour rentrer dans les grands corps de l’état. Cela a été une vraie interrogation : est-ce que je renonce à ce qui était mon ambition ? Et dans ce cas, il fallait m’en trouver une autre. Ou est-ce que je continue de me laisser porter mais je n’étais pas sûr que ce soit réellement ma vie. Et j’ai choisi un peu l’aventure, j’ai eu le diplôme en 1987, ne sachant pas très bien ce que je voulais faire et n’ayant marqué aucune pause dans ma vie d’étudiant.

Peux-tu en dire plus sur cette aventure ?

Je me suis donc inscrit en Prép’ENA et je suis allé voir à l’époque, la personne qui s’occupait des études à l’étranger et qui étant dans un tout petit bureau, paumé sous les toits, dans une annexe de Sciences Po. Et quand on pense à ça, aujourd’hui, c’est fou. Et cette dame je lui voue un culte absolu. Parce que non-seulement elle m’a gentiment reçue, j’ai dû lui répéter 2-3 fois que j’étais prêt à partir à l’aventure à l’étranger et elle m’a aidé. Et quand elle m’a demandé où ? Je lui ai dit le Collège d’Europe, elle m’a dit “c’est une super idée, vous pourriez être le premier étudiant à dominante juridique à partir au Collège d’Europe” et j’ai été le premier.

En sortant de Sciences Po j’ai eu aussi une autre interrogation. Je me suis dit “durant mes années à l’Institut” j’ai fait beaucoup de stages de journaliste, au Télégramme de Brest dans ma région, j’aime écrire, j’ai beaucoup de curiosité, j’aime aller voir les gens. Et je me suis dit peut-être devrais-je passer le concours d’entrée au centre de de formation des journalistes à Paris, au CFJ. Et je l’ai fait, juste après Sciences Po. Il y a eu une première en juin 1987 et les oraux en septembre 1987, et j’ai été reçu au CFJ, ce qui m’a amené à une autre interrogation et donc à avoir quelque part un “problème de riche”.

Je me suis dit : “est-ce que j’ai vraiment envie d’être journaliste ?” Ca peut paraître dingue de se présenter à quelque chose et une fois qu’on a réussi, se demander si on a vraiment envie de ça. Mais j’ai hésité entre la vie de journaliste et le Collège d’Europe, et j’ai renoncé à entrer au CFJ. Voilà ce qu’a été mon parcours Sciences Po qui m’a donc ouvert l’esprit, m’a remis en cause. Sciences Po m’a donné cette méthode, ce regard vaste sur le monde, m’a appris à travailler efficacement. Ce qui m’a conduit à former mes collaborateurs de la même manière. Mais l’atout pour moi de Sciences Po c’est la méthode, la capacité de travail. Et après on est “Sciences Po” pour le reste de sa vie. Dans la manière dont on est, dont on travail.

Si on revient encore plus en arrière, comment t’étais-tu préparé à l’époque à entrer à Sciences Po ?

Je me suis préparé sur le fond, en lisant énormément, en lisant la presse, en travaillant les matières qui étaient les miennes à l’université, en étant libre d’esprit alors qu’on ne pense pas à ça en priorité car on a l’impression qu’à Sciences Po on pense tous de la même manière. Le fait d’avoir fait quelque chose avant Sciences Po, en l’occurrence des études de droit m’a donné une maturité que je n’avais pas en sortant du bac.

Plusieurs fois je me suis posé la question pour savoir si j’étais suffisamment mûr pour survivre à Sciences Po. D’une certaine manière oui mais une part de moi m’amène à penser qu’il manque encore pas mal de choses à 20 ans. Il y a des matières juridiques, et je pense notamment que la matière pénale requiert un peu plus de temps dans la vie que certaines autres disciplines juridiques. Par contre, le droit constitutionnel, qui est une construction beaucoup plus intellectuelle et moins pratique, est quelque chose que l’on peut aborder beaucoup plus tôt.

Si tu avais un conseil à donner à un jeune qui hésite à faire Sciences Po ou qui a un moment de faiblesse dans sa préparation, quel serait-il ?

 

Quand quelqu’un pense à Sciences Po, c’est certainement avec une idée de ce qu’il fera après Sciences Po. Et c’est l’une des choses qu’il faut garder à l’esprit. Je pense qu’il ne faut pas aller à Sciences Po en ne sachant pas bien ce que l’on veut faire après. Bien que je sois entré moi avec une idée et sorti avec une autre, partir à Sciences Po un peu à l’aveuglette, serait l’assurance de moins bien vivre les années à Sciences Po, voire même de ne pas les réussir.

Les conseils que j’aurais à donner, c’est se préparer à tenir, physiquement et moralement. Et c’est de pratiquer la curiosité d’esprit. Sciences Po c’est une école de lecture, dans le sens où on est complètement “attrape-tout”. Une bonne partie de la réussite à Sciences Po dépend de la culture générale. Et la culture générale ce n’est pas comprendre l’état du monde dans la granularité la plus étroite mais c’est être capable de poser les choses latérales qui sont importantes aussi. C’est important d’avoir des passions sur les arts, les sports, les régions et pas simplement une capitale, le regard sur le monde et pas simplement sur l’Europe.

Il ne faut pas donc pas se limiter selon toi…

Il ne faut se limiter en rien car il n’y a pas de parcours pré-destiné. Donc s’il y a un jeune qui adore les questions arctiques et antarctiques par exemple, il se doit de nourrir ces passions, car ce sont elles qui l’enrichiront. Et cela prépare à affronter Sciences Po car ce n’est pas qu’un exercice de droit administratif ou de droit constitutionnel. Il y a des gens qui ont fait Sciences Po avec moi et qui sont devenus curés ! Ils étaient déjà sans doute religieux quand ils étaient à Sciences Po mais ce sont des hommes d’église qui se sont formés à Sciences Po.

Il faut qu’un jeune qui va à Sciences Po ne renonce à rien de ça : le travail, la lecture avec les yeux et les oreilles grandes ouvertes sur le monde. Et qu’il soit capable de le transmettre car là est le défi, on peut avoir tout un tas de choses en tête mais il faut savoir les exprimer, et donc vaincre sa timidité. Cela passe par travailler l’expression orale, en plus de l’expression écrite, car cela est très important pour partager ce que l’on sait.

Qu’est-ce que t’apportes aujourd’hui Sciences Po ?

 

Je retiens avant tout la méthode, on est formés à identifier un sujet, une problématique, à le comprendre, à en voir l’intérêt mais probablement aussi les limites ce qui permet de voir le plan en 2 parties et en 2 sous-parties par parties. Et cette façon de travailler est finalement assez universelle.

Il se trouve que j’échange régulièrement avec Eric Fottorino, ancien Rédacteur en chef du Monde qui a fait lui aussi Sciences Po. Je l’ai connu en lisant un de ses livres qui parlait de la bicyclette et on est devenus amis, et quand on se retrouve, on ne parle que de vélo et de littérature. Mais je me suis aperçu de la manière dont on abordait les sujets autour du vélo : le dopage, l’universalisation du sport, le Tour de France, on le faisait un peu à la manière Sciences Po. Donc quelque part ces codes nous poursuivent pour le reste de notre vie, quelque soit le sujet.

Y compris dans ta vie professionnelle ?

Cela vaut aussi quand pour mon activité professionnelle, je m’occupe par exemple de l’installation de petits parcs solaires en Bretagne. Je vais voir des Maires et quand je leur parle de mon sujet je pense comme un ancien de Sciences Po, car j’ai ma première partie mais ma deuxième partie c’est de m’ouvrir à eux et de relativiser mon propos car ils me confrontent au concret, ce qui me donne une deuxième partie et qui m’amène à ma conclusion. L’héritage est donc là : dans l’appréhension de chaques sujets, la manière de les relativiser et d’en tirer une conclusion qui soit opérationnelle pour de la création richesse ou de la décision publique et in fine, du changement !

Aurais-tu des anecdotes marquantes sur tes années à Sciences Po ?

 

Effectivement, il y en a deux. L’anecdote que le temps a aujourd’hui un peu patiné c’est un jour, j’étais dans l’ascenseur à Sciences Po que je venais d’intégrer il y a un mois ou deux. L’ascenseur s’ouvre et j’entends la voix de Raymond Barre. Il était certes professeur d’économie à Sciences Po mais c’était quelqu’un que je voyais avant tout à la télé, comme une forme d’icône, pour qui je ne votais pas mais que je respectais et j’ai été saisi à cet instant car j’ai compris véritablement que j’étais à Sciences Po.

Et la deuxième ?

L’autre anecdote qui m’a elle, beaucoup aidé. En arrivant à Sciences Po, j’ai vu une petite affichette, qui disait : “venez vous tester au laboratoire d’expression orale”. C’était une affichette un peu cryptique, mais j’avais conscience que je devais faire des efforts dans mon expression orale. Notamment en voyant mes camarades parisiens qui eux étaient plus fluides dans leur expression. Je suis donc allé prendre rendez-vous et Sciences Po avait à ce moment là, un petit studio de télévision. Il y avait une dame dont c’était le job de s’occuper des étudiants, mais elle n’avait pas beaucoup de visite, alors elle était très contente de me voir venir !

Il fallait donc que je fasse un exposé et elle faisait un diagnostic sur la manière dont je parlais, les mots, la fluidité… Il fallait se concentrer sur la forme. Et ce moment-là a été très formateur car on avait à cette époque une regard sur la communication qui était de l’ordre du futile. Il fallait privilégier le fond, car la forme n’était apparemment pas nécessaire et à partir du moment où l’on disant quelque chose d’intelligent, on se faisait nécessairement comprendre.

Or, j’ai toujours été convaincu qu’il faut être clair lorsque l’on exprime quelque chose et cet exercice m’a amené à beaucoup maîtriser l’expression orale, à éliminer ce qu’il me restait de timidité et à être attentif en permanence à l’intelligibilité de ce que je disais pour la personne lambda. Et c’est un défi pour quiconque a fait Sciences Po, car on peut très facilement rester dans notre bulle et ne parler qu’entre-nous. Or le challenge finalement, c’est d’être compris ! Et cela a influencé le reste de ma vie, notamment politique, car si on est pas à l’aise à l’oral, on ne peut pas se présenter aux élections !

Une dernière remarque pour conclure nos échanges ?

La chose que je remarque aujourd’hui pour être revenu à Sciences Po en tant qu’enseignant, c’est combien cette école a changé. L’école très parisienne des années 80 est devenue une école internationale, à tel point que le cours que j’ai donné cette année était en anglais. On peut reconnaître le mérite à Richard Descoings d’avoir internationalisé Sciences Po, d’autant plus que c’est quelqu’un qui y avait passé une bonne partie de sa vie auparavant, il a révolutionné l’école du sol au plafond ! Et là est sans doute aujourd’hui l’atout des jeunes qui vont à Sciences Po.

À mon époque, venant de Quimper, j’étais pratiquement un étudiant étranger. Or dans le cours que je donne aujourd’hui, il y a des étudiants américains, chinois, allemands, belges, français… Et c’est un melting pot que je n’aurais jamais pu voir 30 ans auparavant ! Ce qui a apporté d’ailleurs, une forme de challenge car je suis challengé par mes étudiants aujourd’hui, encore plus en tant qu’ancien parlementaire. Alors que lorsque j’étais étudiant, il y avait une forme de révérence vis-à-vis des professeurs. Et cette évolution, cette internationalisation, est la plus belle chose qui soit arrivée à cette école.

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Bonjour Pierre-Yves, est-ce que tu peux te présenter, où est-ce que tu en es aujourd’hui ?

Je m’appelle Pierre-Yves, j’ai 54 ans et je suis un petit entrepreneur. J’ai créé, il y a presque un an, ma petite entreprise qui a trois activités La première : du conseil stratégique aux entreprises ; la deuxième : une activité d’enseignement, j’ai par exemple enseigné toute l’année passée, à l’école de droit de Sciences Po à Paris sur le changement climatique et les droits fondamentaux ; et la troisième est une activité de conférence puisque je suis assez régulièrement invité dans des universités françaises et étrangères pour parler là aussi des droits fondamentaux. J’ai également une activité éditoriale, il m’arrive assez fréquemment d’écrire dans des journaux, magazines, sites français et parfois allemands. Quand je dis “petit entrepreneur” cela veut dire que dans l’entreprise il n’y a que moi, c’est une découverte en tant que telle car ma vie d’avant n’était pas du tout une vie solitaire.

En effet, avant ma vie parlementaire, j’ai travaillé pendant plus de 20 ans pour des sociétés multinationales. Je pense qu’il y a plusieurs étapes de vie. Et quand j’ai quitté la vie publique, j’avais envie de faire des choses que je ne faisais pas avant. Je me voyais mal retourner à ma vie d’entreprise d’avant ma vie parlementaire, parce que j’aurais été la réplique de ce que j’étais, mais avec 10 ans de plus.

C’est ton expérience de parlementaire qui t’a amené vers l’entrepreneuriat ?

L’idée de l’entrepreneuriat me trottait dans la tête. J’ai été parlementaire pendant 5 ans, député de français de l’étranger, dans une circonscription qui prenait toute l’Europe Centrale et les Balkans, avec des pays très différents en termes de populations et de français expatriés. Mon bureau parlementaire était à Cologne et j’ai été pendant ces cinq ans, membre de la commission des affaires étrangères, avec essentiellement comme spécialités : le changement climatique, ce qui m’a amené à être rapporteur de la ratification par la France de l’accord de Paris sur le climat ; les droits fondamentaux, ce qui m’a amené aussi pour le coup à siéger à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe à Strasbourg et les Affaires Européennes puisque j’ai le souvenir à mon arrivée à la commission des affaires étrangères d’avoir fait le rapport sur la politique des voisinages.

 

Et avant d’avoir été parlementaire, que faisais-tu ?

Avant la vie parlementaire j’ai aussi été un élu, local cette fois, dans le cadre de l’assemblée des français de l’étranger, qui est une sorte de conseil départemental des français de l’étranger où j’ai été 10 ans le représentant des Français de Belgique, ma famille habitant à Bruxelles.

Et avant tout cela, j’étais un cadre-dirigeant d’entreprise et je travaillais essentiellement dans le secteur solaire : fabrication de panneaux solaires, installation de grands parcs solaires. Ma vie professionnelle a commencé au tournant des années 90. C’était donc en 1990-1991 et avec une première expérience qui m’a beaucoup marquée : faire mon service militaire en coopération. J’étais germaniste, en première langue et j’aime beaucoup l’allemand. Ma deuxième langue est l’anglais, j’avais étudié en anglais au Collège d’Europe ainsi qu’à Sciences Po. Mais je n’avais jamais travaillé en anglais et je me suis retrouvé, pendant 2 ans, à bosser à Los Angeles, en Californie, comme volontaire du service national en entreprise pour une enseigne de Go Sport. Et j’ai adoré ce moment-là. Car je me suis aperçu que j’aimais les Etats-Unis, et notamment la Californie car je n’y avais jamais été auparavant.

J’aimais la langue anglaise ainsi que la culture américaine, et le monde de l’entreprise. Et pour moi qui vient d’un milieu plutôt d’enseignants, de fonctionnaires, qui me destinait plutôt à l’origine à aller vers un cabinet d’avocats, ça a véritablement changé ma vie. Cela m’a entraîné vers le monde de l’entreprise, vers l’étranger, puisque de retour des Etats-Unis je suis allé au Luxembourg, en Belgique, en Allemagne, en Asie… Et cela a même transformé mon regard sur le monde.

Est-ce que c’est ce regard sur le monde qui t’a amené à t’engager en politique ?

Oui car c’est cette dimension politique qui m’a amenée à rejoindre la Fédération des Français à l’Etranger du Parti Socialiste, que j’ai fini par diriger d’ailleurs pendant 10 ans. Et donc à me poser la question de l’engagement public au nom des français de l’étranger et c’est ce qui m’a conduit à l’Assemblée Nationale. Il y a donc des moments déterminants qui tiennent à peu de choses. Je m’attendais plutôt à aller à Düsseldorf qu’à Los Angeles. Mais ma vie professionnelle a été un peu comme ça finalement.

Et pour ce qui est de ta vie académique ?

Ma vie académique s’est achevée au Collège d’Europe par un double-diplôme, à la fois le diplôme du Collège d’Europe et en LLM. Avant cela, c’était Sciences Po à Paris, en section Services Publics. Nous n’étions pas nombreux à vouloir partir à l’étranger à l’époque alors qu’aujourd’hui, c’est la règle. D’autant plus dans mon cas, car j’étais en droit administratif, donc cela faisait un peu “hérétique”. Alors que j’avais envie d’aller vivre ma vie ailleurs. Mais je suis content finalement que Sciences Po m’ait poussé vers le Collège d’Europe. Par ailleurs, avant Sciences Po Paris, j’étais en licence de droit à l’Université de Nantes.

Tu as un parcours particulièrement riche ! Peux-tu revenir plus en détails sur ta période “Sciences Po” et comment a-t-elle influencé ton parcours ?

 

J’ai rêvé de Sciences Po tôt, quand j’étais encore au lycée dans ma ville natale de Quimper. Probablement en fantasmant un peu Sciences Po, car c’est une période où il n’y avait pas internet, où il y avait assez peu d’informations en circulation sur Sciences Po. Mais j’avais pressenti que Sciences Po était une clef, en tant que telle, pour accéder à certains métiers, à une vision du monde, à une méthode. Et je me suis dit que ce serait une bonne idée d’essayer d’y aller mais j’étais un bachelier assez jeune, je suis né en fin d’année, ce qui fait que j’ai eu le bac à 17 ans. Mais j’étais aussi quelqu’un de très “provincial” et l’idée d’un saut de Quimper à Paris, à 17 ans, était un peu prématurée. De sorte que j’ai fait ma licence en droit à Nantes et qu’une fois la licence obtenue, je me présenterai au concours de Sciences Po qui permettait à ce moment-là, de passer en deuxième année directement.

Et tu as fini par te présenter…

Je me suis présenté à cet examen, j’avais été l’un des lauréats du concours de Sciences Politiques, en premier et deuxième cycle universitaire, ce qui me permettait d’avoir une forme de crédit pour l’examen d’entrée. Et je me suis retrouvé admis en section Services Publics, en 2ème année. Ce qui fait que j’ai fait Sciences Po en 2 ans, ce qui est aujourd’hui au regard du cursus à Sciences Po, hyper court. Et pas avec moins de matière sur les deux ans, ce qui fait que les deux années que j’ai passé à Sciences Po ont été pour moi des années d’intense travail, quasi monacal.

Quand je me retourne sur ces années maintenant, je me dis : j’ai bossé, j’ai beaucoup appris mais j’ai quasi-pas vu Paris. Je suis passé de ma chambre à Sciences Po, de Sciences Po à ma chambre. Les galops d’essais avaient lieu le samedi, ce qui fait que quand je revenais chez moi le samedi soir après avoir passé des heures à disserter, il ne restait plus que le dimanche pour le week-end, sauf qu’en général le dimanche, je me remettais à bosser pour un galop qui avait lieu trois-quatre jours après. Et ça a duré 2 ans comme ça, de sorte que le premier regard que je porte sur mes années de Sciences Po, c’est un travail intense, où j’ai énormément appris, peut-être d’abord dans la méthode de travail, qui me poursuit jusqu’à aujourd’hui. Et c’est en ce sens que Sciences Po est particulièrement formateur.

Tu as donc beaucoup travaillé, qu’est-ce que tu as appris ?

J’ai appris à savoir aborder un sujet, quelque soit le sujet. Exprimer ce que l’on sait et pense de ce sujet, de manière intelligible et utile aussi. C’est de choses que j’ai pu apprendre à Sciences Po et qui me formateront toute ma vie. Après, j’ai appris le fond, qui est cela dit, plus une entame de suivi de l’actualité et de l’évolution du monde parce que ce que l’on apprend à Sciences Po à la fin des années 80 n’a plus beaucoup de sens 10 ans après et encore moins aujourd’hui.

Mais la méthode nous amène à la curiosité et Sciences Po est une école d’éveil. J’ai passé énormément de temps à lire, à écouter, à aller en cours. Au contact aussi de mes camarades de promotion et de conférences qui m’intimidaient, car je venais de loin et Sciences Po dans les années 80 était encore une école très parisienne. C’était une école assez peu internationale alors qu’elle l’est beaucoup plus aujourd’hui. Et j’ai eu le sentiment en quittant l’école que ce n’était pas totalement mon monde, que j’étais un peu plus étranger que la moyenne des étudiants de cet espace quand bien même j’aimais Sciences Po et ce que j’y apprenais.

Quel était ton objectif lorsque tu es arrivé à Sciences Po ?

Quand je suis entré à l’Institut, je me suis dit, je vais obtenir le diplôme et ensuite de me présenter à l’ENA, d’autant plus dans la section Services Publics. Et après 2 ans, un peu essoré tel Julian Alaphilippe au Tour de France, j’avais tellement de galops d’essais, que je me suis retrouvé un peu usé… Et je me suis dit : j’ai plus envie de me mettre minable pour rentrer à l’ENA et ensuite enchaîner sur la même chose à l’ENA, avoir le classement le plus haut possible, pour rentrer dans les grands corps de l’état. Cela a été une vraie interrogation : est-ce que je renonce à ce qui était mon ambition ? Et dans ce cas, il fallait m’en trouver une autre. Ou est-ce que je continue de me laisser porter mais je n’étais pas sûr que ce soit réellement ma vie. Et j’ai choisi un peu l’aventure, j’ai eu le diplôme en 1987, ne sachant pas très bien ce que je voulais faire et n’ayant marqué aucune pause dans ma vie d’étudiant.

Peux-tu en dire plus sur cette aventure ?

Je me suis donc inscrit en Prép’ENA et je suis allé voir à l’époque, la personne qui s’occupait des études à l’étranger et qui étant dans un tout petit bureau, paumé sous les toits, dans une annexe de Sciences Po. Et quand on pense à ça, aujourd’hui, c’est fou. Et cette dame je lui voue un culte absolu. Parce que non-seulement elle m’a gentiment reçue, j’ai dû lui répéter 2-3 fois que j’étais prêt à partir à l’aventure à l’étranger et elle m’a aidé. Et quand elle m’a demandé où ? Je lui ai dit le Collège d’Europe, elle m’a dit “c’est une super idée, vous pourriez être le premier étudiant à dominante juridique à partir au Collège d’Europe” et j’ai été le premier.

En sortant de Sciences Po j’ai eu aussi une autre interrogation. Je me suis dit “durant mes années à l’Institut” j’ai fait beaucoup de stages de journaliste, au Télégramme de Brest dans ma région, j’aime écrire, j’ai beaucoup de curiosité, j’aime aller voir les gens. Et je me suis dit peut-être devrais-je passer le concours d’entrée au centre de de formation des journalistes à Paris, au CFJ. Et je l’ai fait, juste après Sciences Po. Il y a eu une première en juin 1987 et les oraux en septembre 1987, et j’ai été reçu au CFJ, ce qui m’a amené à une autre interrogation et donc à avoir quelque part un “problème de riche”.

Je me suis dit : “est-ce que j’ai vraiment envie d’être journaliste ?” Ca peut paraître dingue de se présenter à quelque chose et une fois qu’on a réussi, se demander si on a vraiment envie de ça. Mais j’ai hésité entre la vie de journaliste et le Collège d’Europe, et j’ai renoncé à entrer au CFJ. Voilà ce qu’a été mon parcours Sciences Po qui m’a donc ouvert l’esprit, m’a remis en cause. Sciences Po m’a donné cette méthode, ce regard vaste sur le monde, m’a appris à travailler efficacement. Ce qui m’a conduit à former mes collaborateurs de la même manière. Mais l’atout pour moi de Sciences Po c’est la méthode, la capacité de travail. Et après on est “Sciences Po” pour le reste de sa vie. Dans la manière dont on est, dont on travail.

Si on revient encore plus en arrière, comment t’étais-tu préparé à l’époque à entrer à Sciences Po ?

Je me suis préparé sur le fond, en lisant énormément, en lisant la presse, en travaillant les matières qui étaient les miennes à l’université, en étant libre d’esprit alors qu’on ne pense pas à ça en priorité car on a l’impression qu’à Sciences Po on pense tous de la même manière. Le fait d’avoir fait quelque chose avant Sciences Po, en l’occurrence des études de droit m’a donné une maturité que je n’avais pas en sortant du bac.

Plusieurs fois je me suis posé la question pour savoir si j’étais suffisamment mûr pour survivre à Sciences Po. D’une certaine manière oui mais une part de moi m’amène à penser qu’il manque encore pas mal de choses à 20 ans. Il y a des matières juridiques, et je pense notamment que la matière pénale requiert un peu plus de temps dans la vie que certaines autres disciplines juridiques. Par contre, le droit constitutionnel, qui est une construction beaucoup plus intellectuelle et moins pratique, est quelque chose que l’on peut aborder beaucoup plus tôt.

Si tu avais un conseil à donner à un jeune qui hésite à faire Sciences Po ou qui a un moment de faiblesse dans sa préparation, quel serait-il ?

 

Quand quelqu’un pense à Sciences Po, c’est certainement avec une idée de ce qu’il fera après Sciences Po. Et c’est l’une des choses qu’il faut garder à l’esprit. Je pense qu’il ne faut pas aller à Sciences Po en ne sachant pas bien ce que l’on veut faire après. Bien que je sois entré moi avec une idée et sorti avec une autre, partir à Sciences Po un peu à l’aveuglette, serait l’assurance de moins bien vivre les années à Sciences Po, voire même de ne pas les réussir.

Les conseils que j’aurais à donner, c’est se préparer à tenir, physiquement et moralement. Et c’est de pratiquer la curiosité d’esprit. Sciences Po c’est une école de lecture, dans le sens où on est complètement “attrape-tout”. Une bonne partie de la réussite à Sciences Po dépend de la culture générale. Et la culture générale ce n’est pas comprendre l’état du monde dans la granularité la plus étroite mais c’est être capable de poser les choses latérales qui sont importantes aussi. C’est important d’avoir des passions sur les arts, les sports, les régions et pas simplement une capitale, le regard sur le monde et pas simplement sur l’Europe.

Il ne faut pas donc pas se limiter selon toi…

Il ne faut se limiter en rien car il n’y a pas de parcours pré-destiné. Donc s’il y a un jeune qui adore les questions arctiques et antarctiques par exemple, il se doit de nourrir ces passions, car ce sont elles qui l’enrichiront. Et cela prépare à affronter Sciences Po car ce n’est pas qu’un exercice de droit administratif ou de droit constitutionnel. Il y a des gens qui ont fait Sciences Po avec moi et qui sont devenus curés ! Ils étaient déjà sans doute religieux quand ils étaient à Sciences Po mais ce sont des hommes d’église qui se sont formés à Sciences Po.

Il faut qu’un jeune qui va à Sciences Po ne renonce à rien de ça : le travail, la lecture avec les yeux et les oreilles grandes ouvertes sur le monde. Et qu’il soit capable de le transmettre car là est le défi, on peut avoir tout un tas de choses en tête mais il faut savoir les exprimer, et donc vaincre sa timidité. Cela passe par travailler l’expression orale, en plus de l’expression écrite, car cela est très important pour partager ce que l’on sait.

Qu’est-ce que t’apportes aujourd’hui Sciences Po ?

 

Je retiens avant tout la méthode, on est formés à identifier un sujet, une problématique, à le comprendre, à en voir l’intérêt mais probablement aussi les limites ce qui permet de voir le plan en 2 parties et en 2 sous-parties par parties. Et cette façon de travailler est finalement assez universelle.

Il se trouve que j’échange régulièrement avec Eric Fottorino, ancien Rédacteur en chef du Monde qui a fait lui aussi Sciences Po. Je l’ai connu en lisant un de ses livres qui parlait de la bicyclette et on est devenus amis, et quand on se retrouve, on ne parle que de vélo et de littérature. Mais je me suis aperçu de la manière dont on abordait les sujets autour du vélo : le dopage, l’universalisation du sport, le Tour de France, on le faisait un peu à la manière Sciences Po. Donc quelque part ces codes nous poursuivent pour le reste de notre vie, quelque soit le sujet.

Y compris dans ta vie professionnelle ?

Cela vaut aussi quand pour mon activité professionnelle, je m’occupe par exemple de l’installation de petits parcs solaires en Bretagne. Je vais voir des Maires et quand je leur parle de mon sujet je pense comme un ancien de Sciences Po, car j’ai ma première partie mais ma deuxième partie c’est de m’ouvrir à eux et de relativiser mon propos car ils me confrontent au concret, ce qui me donne une deuxième partie et qui m’amène à ma conclusion. L’héritage est donc là : dans l’appréhension de chaques sujets, la manière de les relativiser et d’en tirer une conclusion qui soit opérationnelle pour de la création richesse ou de la décision publique et in fine, du changement !

Aurais-tu des anecdotes marquantes sur tes années à Sciences Po ?

 

Effectivement, il y en a deux. L’anecdote que le temps a aujourd’hui un peu patiné c’est un jour, j’étais dans l’ascenseur à Sciences Po que je venais d’intégrer il y a un mois ou deux. L’ascenseur s’ouvre et j’entends la voix de Raymond Barre. Il était certes professeur d’économie à Sciences Po mais c’était quelqu’un que je voyais avant tout à la télé, comme une forme d’icône, pour qui je ne votais pas mais que je respectais et j’ai été saisi à cet instant car j’ai compris véritablement que j’étais à Sciences Po.

Et la deuxième ?

L’autre anecdote qui m’a elle, beaucoup aidé. En arrivant à Sciences Po, j’ai vu une petite affichette, qui disait : “venez vous tester au laboratoire d’expression orale”. C’était une affichette un peu cryptique, mais j’avais conscience que je devais faire des efforts dans mon expression orale. Notamment en voyant mes camarades parisiens qui eux étaient plus fluides dans leur expression. Je suis donc allé prendre rendez-vous et Sciences Po avait à ce moment là, un petit studio de télévision. Il y avait une dame dont c’était le job de s’occuper des étudiants, mais elle n’avait pas beaucoup de visite, alors elle était très contente de me voir venir !

Il fallait donc que je fasse un exposé et elle faisait un diagnostic sur la manière dont je parlais, les mots, la fluidité… Il fallait se concentrer sur la forme. Et ce moment-là a été très formateur car on avait à cette époque une regard sur la communication qui était de l’ordre du futile. Il fallait privilégier le fond, car la forme n’était apparemment pas nécessaire et à partir du moment où l’on disant quelque chose d’intelligent, on se faisait nécessairement comprendre.

Or, j’ai toujours été convaincu qu’il faut être clair lorsque l’on exprime quelque chose et cet exercice m’a amené à beaucoup maîtriser l’expression orale, à éliminer ce qu’il me restait de timidité et à être attentif en permanence à l’intelligibilité de ce que je disais pour la personne lambda. Et c’est un défi pour quiconque a fait Sciences Po, car on peut très facilement rester dans notre bulle et ne parler qu’entre-nous. Or le challenge finalement, c’est d’être compris ! Et cela a influencé le reste de ma vie, notamment politique, car si on est pas à l’aise à l’oral, on ne peut pas se présenter aux élections !

Une dernière remarque pour conclure nos échanges ?

La chose que je remarque aujourd’hui pour être revenu à Sciences Po en tant qu’enseignant, c’est combien cette école a changé. L’école très parisienne des années 80 est devenue une école internationale, à tel point que le cours que j’ai donné cette année était en anglais. On peut reconnaître le mérite à Richard Descoings d’avoir internationalisé Sciences Po, d’autant plus que c’est quelqu’un qui y avait passé une bonne partie de sa vie auparavant, il a révolutionné l’école du sol au plafond ! Et là est sans doute aujourd’hui l’atout des jeunes qui vont à Sciences Po.

À mon époque, venant de Quimper, j’étais pratiquement un étudiant étranger. Or dans le cours que je donne aujourd’hui, il y a des étudiants américains, chinois, allemands, belges, français… Et c’est un melting pot que je n’aurais jamais pu voir 30 ans auparavant ! Ce qui a apporté d’ailleurs, une forme de challenge car je suis challengé par mes étudiants aujourd’hui, encore plus en tant qu’ancien parlementaire. Alors que lorsque j’étais étudiant, il y avait une forme de révérence vis-à-vis des professeurs. Et cette évolution, cette internationalisation, est la plus belle chose qui soit arrivée à cette école.

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